On a vu « Love », le « porno 3D » de Gaspar Noé

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le 09 juillet 2015 à 15h40
News Ciné-Séries CRITIQUE. Présenté hors compétition à Cannes comme un « porno 3D », « Love », qui se veut un « mélodrame contemporain » en 3D incluant de multiples scènes de sexe, sortira en France le 15 juillet. Est-ce un bon film ? Voici notre verdict !

Un 1er janvier au matin, le téléphone sonne. Murphy (Karl Glusman), 25 ans, se réveille entouré de sa jeune femme et de son petit garçon de deux ans. Il écoute son répondeur. Sur le message, la mère d’Electra lui demande, anxieuse, s’il n’a pas eu de nouvelle de sa fille disparue. Elle craint qu’il lui soit arrivé un accident grave. Au cours d’une longue journée pluvieuse, Murphy va se retrouver seul dans son appartement à se remémorer sa plus grande histoire d’amour, deux ans avec Electra…

A une époque où la pornographie se répand tel un incendie sur Internet, on cherche encore en quoi Love de Gaspar Noé se révèle un « film scandaleux » ou même une « poubelle pornographique, à proscrire aux mineurs ».

Fasciné par les univers mentaux, Gaspar Noé, réalisateur doué de Carne, Seul contre tous, Irréversible et Enter the Void, sait pertinemment que la représentation du sexe n’est plus un enjeu subversif en 2015. On comprend d’ailleurs pourquoi le cinéaste franco-argentin affirme au sujet de son film qu’une interdiction aux moins de 16 ans convient : « Le film est moins choquant que Irréversible que j’ai fait, ou surtout que Salo de Pasolini qui est interdit aux moins de 16 ans, et qui est multi-diffusé, multi-vendu depuis longtemps. » A bien regarder, la provocation dans Love réside ailleurs, dans l’innocuité, la naïveté, la ténuité. Dans ce qui ressemble à son film le plus apaisé, Gaspar Noé y raconte les « choses de la vie« , comme Sautet les racontait (un accident, un homme, deux femmes, un fils, des souvenirs).

Vous noterez d’ailleurs que le film ne s’appelle pas « Porno 3D », ni même « Sexe ». Il s’appelle Love. Ce qu’il raconte, c’est la naissance et l’expiration de cette illusion amoureuse, des flammes aux cendres. Tel un vrai mélo (la phrase de Sirk à Fassbinder déformée par Noé et répétée à deux reprises : « pour faire un bon mélodrame, il faut du sang, du sperme et des larmes« ) où, comme dans L’aurore ou Two Lovers, un homme doit choisir entre la blonde ou la brune, Love est un film intime, tout petit. Un film d’appartement où un triangle amoureux (le héros, une blonde maternelle, une brune junkie) s’aime, s’épanouit, se blesse, se cherche, se quitte et ne s’oublie pas. Rien de plus.

Mental et pulsionnel

Gaspar Noé a bien compris que parler de soi était la meilleure option pour parler de nous, de nos rêves inaccomplis. Murphy (Karl Glusman) se révèle son double fictionnel. Se décrivant lui-même comme un loser mauvais gendre, ce personnage aspirant cinéaste photographe s’avoue « obnubilé par 2001, l’Odyssée de l’espace« , fou de Fassbinder. La chambre laisse traîner des projets futurs (ce qui deviendra Enter the void), arbore des affiches de ses films monstres cultes (Defiance of Good, Salo, Freaks, Taxi Driver, Naissance d’une nation, Cannibal Holocaust, Chair pour Frankenstein).

Bien sûr, on peut parfaitement concevoir que certains soient déçus de ne pas retrouver l’ampleur cosmique des précédents Noé (Irréversible, Enter the Void) et de constater qu’en termes d’odyssée librement sexuelle façon Lars Von Trier, le film se révèle petit-joueur face au monument Nymphomaniac qui, lui, était plus troublant, plus provocant. D’autres tiqueront sur le jeu des comédiens, les provocations potaches, les élucubrations  existentielles. Même si, entre nous, on défie quiconque ici de ne pas avoir sorti des fadaises sur l’amour et la vie pendant son adolescence.

Et pourtant, en dépit de ces défauts évidents, Love n’en reste pas moins beau et hanté, comme un souvenir qui s’éteint et un fantôme d’amour qui disparaît. Ce qu’il raconte, en substance, c’est le choix d’une vie : comment, suite à un événement inattendu, chacun peut passer à côté de son existence et comment, à défaut de pouvoir tout reconstruire, on finit par assumer.

En résulte un pur film mental et pulsionnel, où tout va bien, où tout va mal, riche en hallucinose où le passé et le présent s’entremêlent pour nous faire passer, entre deux battements de paupières, du cauchemar au rêve. Dans le cinéma français actuel, combien de films affichent une telle ambition et charrient des émotions aussi fortes? Ne vous fiez pas à la provocation de surface ou au marketing agressif ayant desservi le film au dernier Festival de Cannes, l’incontestable douceur de Love mérite mieux.

« Love », en salles le 15 juillet 2015